Tu aimeras

Homélie du 30e dimanche du temps ordinaire

« Acclamons la Parole de Dieu »

Dans l’épilogue de L’Incompris (de Luigi Comencini – 1967) un père tombe sur la rédaction que son fils a écrite sur le sujet suivant : ‘Décrivez votre meilleur ami’. Et il lit : « Sans nul doute, mon meilleur ami est mon père. […] Si parfois je suis triste, il me saisit au vol. Il me prend alors dans ses bras et me dit : … » La rédaction s’arrêtant abruptement là, le père se tourne vers son fils en lui demandant pourquoi il ne l’a pas finie, le fils répond alors d’une voix brisée : « Tu ne dis jamais rien. » À ce moment, le père comprend de quoi son fils a faim depuis trop longtemps : de sa parole.

« L’homme ne se nourrit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » dit ailleurs l’Écriture. Nous nous en souvenons parce que Jésus cite ce passage au démon venu le tenter sur sa qualité de Fils de Dieu. Être fils, c’est avoir faim de la parole qui donne vie semble répondre le Christ. Cette faim est notre lot quotidien. Un rien semblerait pouvoir la combler mais c’est un rien qui s’apparente à une pierre précieuse : une simple parole, celle qui libère, celle qui encourage, celle qui ne fera pas les choses à notre place mais nous rendra capable d’affronter l’épreuve avec courage, celle qui ne nous envahira pas et ne nous empêchera pas de répondre mais dira juste ce qu’il faut pour que nous puissions, à notre tour, prendre place dans le silence qu’elle ouvrira. Elle est discrète et légère, elle tient souvent en quelques syllabes, tel un diamant tenant dans le creux de la main, diamant que l’on peut perdre si l’on n’y prend garde mais qui peut aussi donner de quoi se nourrir pour l’existence tout entière. Il est quelques-unes de ces paroles que nous portons partout avec nous et qui nous permettent de vivre, il est aussi des domaines de notre existence où nous mourrons de ne pas l’avoir entendue ou de ne pas l’entendre.

En s’avançant vers Jésus pour demander quel est le grand commandement, c’est une telle parole que le docteur de la loi attend. Dans la tradition juive et chrétienne, le commandement n’est pas à l’extérieur de nous pour nous empêcher de vivre, il est la structure de notre existence, il donne vie. Il s’apparente à la parole qu’un père prononce pour son fils. La réponse de Jésus n’est donc pas un décret divin qui tomberait sur nous de l’extérieur, elle est une promesse et un appel de Dieu qui vient résonner en nous et nous donner le moyen même de l’accomplir. Tu aimeras, voilà ce que la parole de Dieu peut réaliser en nous. 

Tant que nous l’entendons venu de l’extérieur, le commandement d’aimer Dieu et le prochain comme nous-même est inaudible – où trouverai-je de quoi aimer moi qui suis incapable ? Dès lors que nous accueillons cette parole comme venant résonner à l’intérieur, comme une annonce de ce qui va advenir, comme la bénédiction dont nous avons faim, comme la parole aimante du Père qui veut nous donner le meilleur, le Seigneur nous rend capable. Si nous écoutons ainsi le commandement, si nous le laissons résonner en nous comme une déclaration d’amour, déjà il commence à se réaliser par nous. Alors nous pouvons retourner vers l’amour du prochain et l’amour de Dieu nourri de cette voix, fort de sa confiance et de son appel. Amen.