Touching the void

Homélie du 23e dimanche du temps ordinaire

« Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? Les réflexions des mortels sont incertaines, et nos pensées, instables. »

Toutes nos prévisions sont trompeuses, nous ne sommes pas à même de prévoir l’avenir qui nous attend, quand bien même il s’agirait de l’avenir le plus proche. Bien souvent, nous pensons que telle journée sera belle et elle s’avère contraire ou nous nous inquiétons à l’avance de telle rencontre qui se révèle paisible sur le moment ; dans nos épreuves, nous trouvons des soutiens là où nous ne les attendions pas et des adversaires là où nous pensions avoir un appui. Nos forces nous font défaut quand nous pensions n’avoir rien à craindre ; nous sommes plongés dans l’affliction par un événement qui nous aurait ailleurs paru sans importance ; ou, au contraire, nous traversons aisément une difficulté qui nous semblait insurmontable a priori. 

Que la vie soit la construction d’une tour ou bien une bataille rangée, si nous obéissons au précepte du Christ – quel est celui qui ne commence par s’asseoir pour voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ?–, alors, nous asseyant pour méditer sur les combats à venir, rejetant tout à la fois la présomption et la défiance envers nous-même, nous en venons à reconnaître que nous sommes incapable de savoir si nous aurons la force d’aller au bout. Il est impossible de faire les comptes de notre cœur comme on fait ceux de notre porte-monnaie ou de recenser nos forces comme si c’était une armée. Nous ne savons même pas si nous irons jusqu’au soir de cette journée en restant fidèle au Christ, comment saurions-nous si nous sommes à même d’achever la construction, si nous avons la moindre chance de gagner le combat de cette vie ?

Contemplant à la fois l’ampleur du chantier à mettre en œuvre et la profondeur de notre ignorance, nous n’avons alors plus qu’une alternative : rester assis ou tout remettre entre ses mains. Nous arrêter parce que nous n’avons aucune chance d’aller au bout ou nous lever, faire l’humble pas suivant et remettre la réussite finale entre les mains du Seigneur. 

En 1985, Simon Yates, un alpiniste britannique, se retrouva seul, la jambe cassée et gisant au fond d’une crevasse des Andes péruviennes. Sans vivres ni eau, il rampa durant trois jours, certain pourtant qu’il n’avait aucune chance d’en réchapper. Dans le récit qu’il a fait de ce douloureux périple et qui est mis à l’écran dans un film intitulé Touching the void, il raconte que, n’ayant plus d’espoir, il se fixait des objectifs successifs et apparemment réalisables, se lançant le défi d’avoir franchi la centaine de mètres qui le séparait de tel rocher dans les vingt minutes et mettant toutes ses forces à la réalisation de ce projet puis recommençant avec un autre objectif ; et ainsi, de proche en proche, il franchit la distance infranchissable qui le séparait du salut. 

Le Seigneur ne nous a pas donné des réserves pour traverser cette vie, il nous nourrit au jour le jour ; comme les Hébreux au désert, nous ne pouvons pas garder de manne pour le lendemain. Nous asseoir pour regarder où nous allons et si nous en avons les forces est essentiel mais c’est pour mieux nous apercevoir que nous n’avons pas de quoi et qu’il n’y a qu’une solution : s’en remettre à Dieu. En effet, il ne reste que quelques gouttes dans notre gourde, à peine de quoi faire quelques pas, mais nous pouvons nous abreuver à une source qui marchera avec nous. Dieu seul est à même de combler notre vie, il ne nous donne pas de récipient pour faire des réserves de son eau, il n’est pas une garantie, il est la vie même et il la partage à tous ceux qui lui remettent le combat de demain et le laissent ainsi vivifier leur vie d’aujourd’hui. Amen.