Jusque dans la nuit

Homélie du Vendredi Saint 2019

« Il était pareil à celui devant qui on se voile la face » 

En sa Passion, le Christ descend et rejoint chacun de nos combats. Il commence avec les plus clairs, il continue en plongeant dans nos découragements et il va jusqu’à rejoindre nos ténèbres.

Nos premiers combats sont souvent ceux d’une armée rangée en ordre de bataille. « C’est moi » dit le Christ à l’heure où ses ennemis viennent l’arrêter. Ils sont le bras armé du mal, il est la lumière. La ligne est tellement nette qu’au moment où Jésus leur répond, tous reculent et tombent à terre. Tout est simple, c’est l’heure où nous savons encore pourquoi nous combattons. Nous nous prenons des coups et Jésus est là à nos côtés, mieux encore, il est l’étendard, le général dont on suit les ordres. Nous sommes blessés et il y a bien sûr des défaites ; alors, tandis qu’on se bat pour que la lumière rayonne, tandis qu’on lutte extérieurement et intérieurement pour le bien, on craint d’être vaincu. C’est pourquoi Jésus vient, il nous emplit de sa force, il nous garantit que nos luttes ne sont pas sans espérance, il nous assure de sa victoire. 

Vient ensuite l’heure d’un autre combat. Ce n’est plus la force mais le cœur qui nous manque. Nous avons lutté, nous avons peiné, nous avons accepté d’être blessés mais cela ne porte aucun fruit. C’est le double procès, c’est Jésus bringuebalé d’un lieu à l’autre, ce sont les questions dont Pilate n’écoute pas les réponses. Le Christ finit par se taire devant son accusateur. « Tu refuses de me parler, à moi ? » lui dit Pilate. Les paroles sont vaines, Jésus lui-même est impuissant à convaincre. Il nous rejoint là dans nos découragements, ces heures perdues où nous ne savons même plus pourquoi nous combattons. Ce jour où notre vie nous semble inutile. Parfois nous continuons alors de brandir nos armes, nous parons les coups de l’adversaire mais comme par habitude, sans plus savoir pourquoi ; souvent nous renonçons et, alors que nous avons la face contre terre, le démon met le pied sur sa proie et nous susurre : « À quoi bon ? Pourquoi te relever ? » C’est là encore que Jésus vient nous trouver. Tombant sous le poids de la Croix, il nous rejoint au sol et vit avec nous ce désespoir.

Enfin, vient une lutte plus noire encore. Il y a peu, nous combattions pour la lumière contre les ténèbres et voici que nous sommes plongés dans la nuit elle-même. Le mal nous entoure et nous envahit, nous ne savons plus de quel côté se trouve le bien. Les lignes sont brouillées, la terre est sens dessus dessous. Le réel nous échappe et nous nous demandons si nous ne sommes pas en train de faire le jeu de l’adversaire. N’a-t-il pas trop gagné sur nous ? Comment avons-nous pu croire lui échapper ? Nos petites compromissions passées se réveillent et demandent des comptes ; telles des baobabs, elles ont grandi jusqu’à prendre toute la place. De mon cœur peut-il sortir quelque chose de bon ? Que restera-t-il de moi quand l’incendie qui me consume sera éteint ? C’est l’heure où nous frappons des coups au hasard dans les ténèbres, l’heure où l’on est tenté d’abdiquer définitivement, de dire que tout se vaut. Tout à l’heure je ne savais plus pourquoi je luttais, maintenant j’ignore pour qui je lutte. Suis-je encore de tes alliés, Seigneur ? Quand bien même j’aurais la force de lutter, je ne saurais pas de quel côté mettre mon énergie. Nous sommes perdus dans la nuit, nous craignons que nos coups n’atteignent ceux que nous voudrions défendre, nous doutons de notre capacité à faire le moindre bien. La souffrance nous bat les tempes, nous sommes écartelés, notre raison nous échappe. Là encore, Jésus descend. Sur sa Croix, rien n’a plus de sens : l’écriteau au-dessus de sa tête peut aussi bien être un titre de gloire que la pire des insolences. Il est brisé, écartelé, vidé, dénudé. Roi de dérision, il vient nous trouver dans ces heures où la souffrance rend fou et fait perdre pied.

Jésus a lutté contre le mal face à face puis il est descendu dans nos désespoirs et enfin, il s’est enfoncé jusque dans nos nuits les plus profondes : plus personne n’est loin de lui. Amen.