Parler vrai

single_cloud_by_nintentofuHomélie du 23ème dimanche du temps ordinaire

« Ouvre-toi ! »

Jésus semble ne pas bien savoir ce qu’il veut. D’un côté, il guérit le sourd-muet : « Ouvre-toi ! », de l’autre il commande de se taire. Pourquoi interdit-il de se servir du don de la parole qu’il vient de faire ? C’est qu’il s’agit bien de se mettre à parler, à vraiment parler.

Il est des mots qui se perdent dans le vent sans plus compter, des phrases que l’on dit sans même y penser, du bruit à nos oreilles. Il ne sert à rien d’aller raconter partout qu’on a vu Jésus accomplir un miracle si on n’est pas entré dans le mystère de ce Dieu qui vient guérir l’homme en profondeur. Une telle annonce peut éveiller l’attention, pas la foi. L’histoire merveilleuse amusera un moment, elle ne changera pas le cœur de ceux qui l’entendront, bien au contraire, elle ne fera qu’augmenter le goût de nos esprits pour la nouveauté qui passe. Jésus ne veut pas d’une illusion fugace, il vient avec puissance changer le fond des cœurs.

Or, les discours inutiles ne sont pas simplement stériles, ils stérilisent. Ils ne sont pas simplement vains, ils étouffent la parole vraie en l’enfouissant et en la rendant inaudible. De ceux qui, attirés par la rumeur publique, sont venus à Jésus parce qu’on leur avait promis un magicien, peu sont restés à l’heure décisive de la croix où il fallut le choisir pour Sauveur. La parole est un glaive, à force de le frapper contre des cailloux pour faire des étincelles, on l’émousse ; et alors, le jour où l’on a besoin de sa puissance, elle nous fait défaut. Il est des lieux dans lesquels cela fait si longtemps qu’on n’a pas dit une parole vraie, que l’on s’est contenté d’être à la surface des choses, que, même le jour où il faudrait qu’une parole vraie vienne toucher le fond des âmes, on se retrouve incapable de la prononcer. Dans ces endroits, on ne sait plus quoi dire à ceux qui souffrent, on évite de parler des deuils et l’on tait sa foi. Il est des groupes où le bavardage emplit tellement l’espace que, lorsqu’une parole vraie est prononcée, elle est moquée et vite oubliée si bien qu’on ne sait plus comment briser le cercle de la futilité.

« Effata », la parole est puissante. En ouvrant la bouche et les oreilles du sourd-muet, Jésus lui dit la richesse du don qu’il lui fait : « Jésus leur ordonna de n’en rien dire à personne ». Tant de paroles seront perdues, veillons à celles auxquelles nous prêtons attention autant qu’à celles que nous prononçons. Dieu n’a pas créé la parole pour charmer notre oreille ou nous apprendre les derniers potins, il l’a créée pour la relation, pour que nous puissions entendre la vérité de son amour et qu’elle descende jusque dans notre cœur. S’il est réel, un « je t’aime » a le pouvoir d’unir deux cœurs ; le dire à tort et à travers, accepter de l’entendre de n’importe qui, lui fait perdre sa force et le rend semblable au sel sans saveur que l’on foule au pied. Dieu a créé la parole puissante, un mot vrai peut bouleverser notre vie si nous lui laissons la place de résonner.

Il est donc essentiel que nous demandions le discernement pour reconnaître les paroles vaines et superflues qui nourrissent en nous les bas appétits et détruisent notre capacité à accueillir la lumière de la vérité, que nous demandions la force de les ignorer, que nous ménagions en nous un espace de silence pour que retentisse la parole vraie qui nous guérira. Renonçons à tant de phrases vides – quand elles ne sont pas des demi-mensonges – : flatteries, reproches, ragots, récriminations, vulgarités, indiscrétions, bavardages, etc. Faisons silence pour mieux parler, alors l’Esprit nous inspirera les paroles de salut qui renouvelleront l’Église et le monde. Amen.