Oser parler

2500x2500_55ba10123acc4Homélie du 2e dimanche de l’avent

« Élève la voix, ne crains pas »

« La voix qui crie dans le désert », le verset du prophète Isaïe, devient ici l’un des noms de Jean-Baptiste. Le désert, c’est le silence. Au commencement, c’est un silence mutique. Le culte du Temple est plein de trafics, la royauté est usurpée par des Hérodes sans foi ni loi et la parole des prophètes s’est tue depuis bien longtemps. Plus personne n’est là pour rappeler au peuple d’Israël l’appel du Dieu unique. Malheur à celui qui oserait s’élever contre les faux rois ou les prêtres fantoches qui siègent à Jérusalem. Un silence pesant s’est abattu sur Israël.

Jean-Baptiste prononce une parole dans ce désert et le silence s’ouvre pour devenir écoute. Toute parole vraie est un miracle car elle fait passer nos cœurs de l’enfermement à la libération, de la peur à la paix, des ténèbres à la lumière. La voiture démarre, le trajet commence, nous ne nous connaissons pas, l’ambiance est froide, nous sommes en silence à l’avant et à l’arrière, personne n’ose parler ; l’un d’entre nous, pas forcément plus doué ni plus sûr de lui que les autres mais certainement plus courageux, prend la parole : une porte s’ouvre, le barrage cède et nous nous mettons vite à échanger à bâtons rompus ; au soir, arrivés à destination, le silence rayonne du voyage vécu ensemble. Un silence distant s’est établi entre deux amis autour d’une broutille, finalement l’un d’entre eux, ravalant sa fierté et se disant que ce serait trop bête d’en rester là, va trouver l’autre et lui livre le fond de son cœur ; bientôt ils plongent dans les bras l’un de l’autre. Leur silence vexé s’est changé en présence retrouvée.

Le mal est un esprit muet, il nous cadenasse les lèvres pour mieux nous emprisonner. Il travaille à nous maintenir dans l’angoisse qu’est le tabou. Il prospère sur notre lâcheté car, au moment où cette première parole prononcée dans le silence franchit nos lèvres, elle fait mal, elle nous brûle en même temps qu’elle libère. Elle est peut-être maladroite, elle sera certainement à redresser, mais elle ouvre un chemin en osant montrer du doigt, même de loin, la vérité. Nous étions repliés sur nous-mêmes, elle nous ouvre et nous tourne vers le ciel. De même que dans le conte d’Andersen, le cri enfantin : « le roi est nu » fait tomber l’escroquerie des faux tailleurs comme un château de cartes, il suffit généralement de quelques mots simples pour ouvrir un chemin à la vérité, ainsi qu’une petite fissure inonde de lumière des ténèbres noires.

Jean-Baptiste n’est pas grand-chose. Il vit simplement, il parle simplement mais il est vrai et cela suffit. Par cette « voix qui crie », Israël retrouve son appel originel. Le désert silencieux devient le lieu de l’écoute et les cœurs de pierre sont fissurés pour accueillir le Verbe fait chair. Amen.

 

 

« Il n’y a de terrible en nous et sur la terre et dans le ciel peut-être que ce qui n’a pas encore été dit. On ne sera tranquille que lorsque tout aura été dit, une bonne fois pour toutes, alors enfin on fera silence et on aura plus peur de se taire. » Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit