Approcher

February 25, 2010 - Walking FeetHomélie du 3ème dimanche de Pâques

Jésus lui-même s’approcha.

Être présent, c’est être venu ici. Nous ne pouvons pas être présent aux autres sans parcourir la distance qui nous en sépare. C’est tellement vrai que la qualité de notre présence dépend du chemin parcouru. Il suffit pour s’en convaincre de relever l’échec des présences qui court-circuitent ce chemin : la modernité nous en offre une multitude pour réduire l’espace qui nous éloigne les uns des autres ; désormais, nul n’est trop loin pour être contacté et il faut s’excuser d’être injoignable. Pourtant, tandis que nous abolissons la distance entre nous, nous abolissons aussi la présence. Nous nous transformons alors en zombies, ni tout à fait morts, ni tout à fait vivants, ni tout à fait ici, ni tout à fait ailleurs, absents à ceux qui sont proches de nous sans être présents à ceux avec qui nous sommes en contact, retirés du monde des hommes par la fascination d’une machine prétendant nous mettre en relation mais qui en réalité porte très bien son nom et fait écran. Pour être présent à ceux qui sont loin, je n’ai d’autre solution que de parcourir le chemin qui m’en sépare.

En sens contraire, une proximité qui n’est pas venue jusqu’à moi est aussi un obstacle à la présence. La promiscuité du métro m’empêche d’être présent à celui qui est collé à moi car nous n’avons pas eu le temps de traverser la distance, nous nous sommes approchés trop soudainement, nous avons été projetés l’un contre l’autre. Je suis alors obligé de fuir la situation, d’adopter une attitude lointaine, d’affecter l’absence pour tenter de retrouver l’espace qui me permettra à nouveau de cheminer vers l’autre.

Au jour de la résurrection, les disciples d’Emmaüs découvrent la joie d’une présence qui vient à eux dans l’espace et dans le temps. Leur cœur est lent à croire, ils sont encore à deux heures de marche du lieu de leur repos et voici que Jésus s’approche d’eux. Nous assistons là à une mise en présence : c’est un travail qui permet à ceux qui marchent vers le même but de marcher aussi l’un vers l’autre car il ne suffit pas de franchir la distance physique qui nous sépare, encore faut-il que nos cœurs fassent le trajet ; et ce trajet vers l’autre, nous le faisons par l’écoute et la parole. Le Christ vient chercher ces disciples où ils sont et leur demande alors de lui dire ce qui les a amenés jusqu’ici – Quels événements ? – puis, une fois qu’il les a écoutés, il se rend présent à eux en expliquant à son tour ce qui l’amène. Mais il part de bien plus loin : du dessein du Père qui l’a envoyé – partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait. Ainsi Jésus s’approche-t-il de leur cœur avant même de se découvrir à leur regard.

Cependant, une présence n’est jamais circonscrite à ce que nous pouvons en saisir et lorsqu’« ils s’efforc[ent] de le retenir », ils oublient qu’on ne peut s’en emparer. En effet, mon ami ne m’est présent que tant que je laisse la proximité de sa présence m’ouvrir aux horizons lointains de son être. Dès lors que je veux le circonvenir à ce que j’en vois, saisis et comprends, je ne cherche plus à venir à lui, je ne le laisse plus venir à moi et il m’échappe tandis que je m’agrippe aux lambeaux morts de son image.  Jésus fait semblant de se laisser saisir et reste avec ses disciples pour finir de les ouvrir à sa présence. Et voilà qu’au moment où il échappe à leur regard, il est présent à jamais à leur cœur : leur désespoir est alors brisé tandis qu’ils s’ouvrent à la lumière. La présence du Christ a déchiré leur enfermement, leurs yeux émerveillés contemplent enfin l’immensité de l’amour divin et ils se mettent en route. Amen.

 

« Être présent, c’est être venu ici, depuis un autre lieu ou une autre situation. Je ne suis vraiment ici qu’à y être venu, et ne vais d’un site à l’autre que pour être venu au monde et au jour, et donc pour n’y avoir pas toujours été. Celui qui est venu au jour porte en lui quelque chose de la nuit dont il vient, et celui qui est venu ici quelque chose de l’ailleurs, et de l’absence. Ce qui serait toujours là sans jamais y être venu ne serait pas présent au même sens où nous le sommes avec les choses et les autres hommes. […] La proximité n’est que la proue du lointain venant déchirer ma quiétude et ma suffisance. » Jean-Louis Chrétien, Promesses furtives