N’est-ce pas le fils de Joseph ?

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Homélie du 4ème
dimanche du temps ordinaire

Médecin guéris-toi toi-même !

Jésus a l’air de toute faire
pour fâcher les habitants de Nazareth. Pourtant, ils étaient partis sur un bon
sentiment : « Tous lui
rendaient témoignage et s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa
bouche » 
; ils s’émerveillent en pensant : « N’est-ce pas le fils de Joseph ? »,
autrement dit : « Voilà le
garçon du pays qui a réussi ! 
» Ils semblaient donc bien disposés
vis-à-vis de Jésus, toutefois le Sauveur déclare qu’ « aucun prophète ne trouve un accueil
favorable dans son pays 
», c’est-à-dire qu’il ne considère pas cette glorification
comme un accueil favorable de ce qu’il est et ce qu’il a à leur dire. Certes,
les habitants de Nazareth ont enfanté un prophète et même le Sauveur,
cependant, ce Sauveur ne sera pas le leur s’ils ne saisissent pas la grandeur
de leur vocation et ce qu’elle exige d’eux.

C’est pourquoi Jésus les ramène
à deux autre prophètes, symboles de deux égarements d’Israël quant à sa place
dans l’histoire du monde. Élie, le premier de ces prophètes, apparaît dans un
temps d’idolâtrie en Israël : le peuple a perdu de vue l’alliance avec le
Seigneur, des idoles sont installées dans le Temple, les croyances des autres
nations sont sur le même plan que la foi au Dieu unique. En bref, Israël est en
plein relativisme : tout se vaut et Élie seul devient insupportable dans
ce contexte car il rappelle les Hébreux à leur Dieu. Traqué, il part dans un
pays étranger, à Sarepta, où il annonce la parole de Dieu à une veuve dont il
ressuscitera le fils. En Élie donc rayonne la vocation universelle d’Israël :
elle n’est pas de tout accueillir indistinctement, au contraire, elle est de
brûler de zèle pour le seul Dieu et de le porter au monde.

Le second égarement lui est
symétrique. À l’époque d’Élisée, se présente à la cour royale un certain
Naaman, chef de l’armée du roi de Syrie. Il est lépreux et demande la guérison.
Le roi d’Israël le rejette d’un air scandalisé et déclare que certainement ce
Naaman cherche querelle à venir ainsi solliciter le salut auprès du roi
d’Israël comme si celui-ci était un dieu. Au relativisme complet du temps
d’Élie répond le particularisme total. En recevant Naaman et en le guérissant,
le prophète Élisée montre au roi d’Israël que Dieu s’est révélé au peuple élu non
simplement pour lui-même mais pour que, par lui, les nations puissent
rencontrer le Seigneur.

Jésus se tient à cette jointure :
entre les juifs et les nations, entre les croyants et les incroyants, entre les
élus de Dieu et les aimés de Dieu. Ce qui rend furieux les gens de Nazareth,
c’est le rappel qu’il leur fait de cette vocation. La mission de tout prophète
est sur cette brèche-là : rappel de la fidélité essentielle au
don de Dieu et, en même temps, appel au partage inhérent à la nature de ce don.
Il serait peut-être plus tranquille de ne pas brûler de l’amour inconditionnel
de Dieu ou bien de s’y cantonner sans le laisser embraser le monde. Les deux
tentations d’Israël, celle du temps d’Élie et celle du temps d’Élisée,
traversent les habitants de Nazareth, elles nous habitent aussi. Aujourd’hui,
nous les appelons syncrétisme et radicalisme. Dès lors que nous entendons la
parole de Jésus qui vient nous découvrir notre vocation à la fois unique et
universelle, nous vivons la même chose que ses auditeurs à Nazareth.

Nous sommes sans doute prêts à
entendre que nous avons reçu quelque chose de particulier, que nous sommes personnellement
choisis par Dieu. Par ailleurs, nous sommes heureux de savoir que tout le monde
est aimé de Dieu. La difficulté est de recevoir que c’est par nous que le
Seigneur va passer du particulier à l’universel : Dieu nous choisit pour
que tous puissent le connaître et l’aimer.
La place du Christ à l’articulation entre les juifs et les nations,
c’est aussi la place de l’Église, c’est-à-dire la vocation de chaque baptisé.

Être chrétien c’est trouver sa
place dans une double relation : Tu
aimeras le Seigneur ton Dieu et ton prochain comme toi-même
. Cet appel
n’est pas une mission ajoutée à notre identité, il la constitue. Si bien que la
question de notre vocation sur la terre trouve sa réponse dans le double
mouvement de l’adoration et de l’évangélisation qui nous entraînent vers Dieu
et vers les autres. L’alternative repli/ouverture n’en est pas une. Le chrétien
qui se ferme sur ce qu’il croit posséder, comme le roi d’Israël rejetant Naaman,
finit par voir lui échapper la foi qui ne se donne qu’à ceux qui la partagent ;
à l’opposé, le baptisé s’ouvrant indistinctement au monde, comme les hébreux du
temps d’Élie, devient incapable de rencontrer l’autre en vérité car, si tout se vaut
plus personne n’a de valeur. C’est à la fois devant l’autre et devant Dieu que
je découvre la singularité de ma propre personne, et sa place unique assignée
par le Seigneur pour les autres. Ainsi, le paradoxe de notre vie chrétienne se
tient là : plus nous aimerons Dieu d’un amour absolu, plus cet amour
s’ouvrira aux autres ; et plus nous chercherons humblement la vérité dans
le dialogue, plus nous avancerons dans la connaissance de Jésus-Christ ; l’amour
de Dieu et du prochain nous fera devenir ce que nous sommes appelés à être.
Amen.