Peine de mort

 

Saint-Michel – 2 novembre 2014

Commémoration de tous les fidèles défunts

Ils prirent donc le corps de Jésus, qu’ils lièrent de linges, en employant les aromates selon la coutume juive d’ensevelir les morts.

Qu’est-ce que cela signifie que faire mémoire des fidèles défunts ? Bien sûr, nos défunts subsistent dans la mémoire que nous avons d’eux, les souvenirs qui nous restent et qui font que les morts ne disparaissent pas de nos vies. Nous pouvons à loisir nous pencher sur ce lac intérieur de nos souvenirs et y retrouver l’image de nos êtres chers. Puisqu’ils ne peuvent plus se manifester, nos défunts ne subsistent de manière visible dans ce monde que par ce que nous pensons et disons d’eux. Comme Joseph d’Arimathie et Nicodème qui viennent prendre le corps de Jésus, l’ensevelir en employant les aromates, et le mettre dans le tombeau, nous prenons soin de nos morts par le parfum que nous répandons en honorant leur mémoire, en nous rappelant les moments passés avec eux et en allant visiter leurs tombes en ce jour.

Pourtant le parfum qui entoure nos défunts est mêlé d’une odeur âcre, leur souvenir apporte toujours avec lui l’irréparable cassure qu’a provoquée leur décès. Cette blessure, c’est le présent de la relation avec nos morts, un présent qui est sans pitié et qui nous ramène à cette dure réalité de la mort : elle nous sépare d’une manière irrémédiable. Tous nos efforts pour tenter de nous rapprocher des trépassés, nos tentatives de les faire revivre en évoquant leurs paroles, leurs expressions, leurs habitudes, toute cette activité de notre mémoire semble dérisoire car elle ne nous rend jamais les défunts ; même le voyage jusqu’à leur tombe se heurte à une pierre de marbre imperméable et froid. Cette séparation est d’autant plus douloureuse qu’elle a un goût d’inachevé, la mort nous empêche à jamais de dire la parole que nous avons trop longtemps retenue, elle nous interdit désormais de poser les gestes d’affection que nous n’avons pas osés. Rares sont les morts parfaitement accomplies où l’on voit partir l’agonisant dans la paix après avoir pu entendre ses dernières paroles, la mort a trop souvent tranché le fil d’une vie de manière inattendue, ou alors nous avons manqué de courage et nous regrettons de ne pas avoir été présent à celui qui mourait, ou encore nous culpabilisons de ne pas avoir aimé assez et pire encore, d’avoir parfois senti comme un soulagement le départ de quelqu’un. Ces morts tronquées nous emplissent d’autant plus de regrets que ce passé est irréparable maintenant que nous sommes séparés du défunt. Les morts nous hantent d’autant plus qu’ils sont désormais inaccessibles. Comme Jésus, nos morts sont au tombeau, le linceul est étendu sur leurs visages, le cercueil est fermé, la pierre est roulée, la tombe est scellée. Il faut bien vivre, dit-on, alors on reprend son travail et sa vie et nous traversons cette vie comme les apôtres ont traversé le samedi saint, pleins de regrets, de frustration, de honte et de mélancolie.

Dans la nuit du samedi saint, une seule étoile continua de briller, une seule garda la foi. Il s’agit de la Vierge Marie. Il pourrait être tentant de croire qu’elle savait tout par avance, que finalement pour elle, c’était facile. Ne nous y trompons pas, elle ne savait pas – en tout cas, pas comme nous le savons a posteriori – que son fils se lèverait le dimanche matin, elle ne comprenait sans doute rien à la mort si invraisemblable de son bien-aimé. Marie est donc avec nous dans la nuit, témoin de la mort de son fils unique assassiné, elle n’a pas fait semblant de souffrir, elle a vécu pleinement toute l’horreur de cette situation. Alors qu’elle reçoit son fils inerte entre ses bras, la Pieta ne nie pas le réel, au contraire, il la frappe au visage avec violence. Elle regarde la mort en face sans se réfugier ni dans le passé ni dans l’oubli, n’ayant d’autre pensée que le fils sans vie qu’elle tient contre elle et elle est dans les ténèbres les plus noires. Le miracle, c’est que sans qu’elle n’y voie rien, sans qu’aucune lumière n’habite son âme, alors même qu’elle crie avec son fils : Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné !, elle continue à croire que Dieu ne peut laisser ses amis entre les griffes de la mort. Dans une nuit sans étoiles, dans le désespoir le plus profond, l’espérance ne peut être qu’un don de Dieu. Marie l’a reçue, nous la recevrons si nous ne nous refusons pas aux ténèbres mais saisissons la main de Marie pour y entrer, si nous appelons cette mère dans le noir, si nous la laissons nous prendre dans ses bras pour nous mener jusqu’au matin. Pour rencontrer l’espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va jusqu’au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore (Georges Bernanos). Cette aurore, c’est celle de la résurrection à venir ; en ce 2 novembre, encore dans la nuit où nous laissent nos deuils, nous prions pour retrouver au jour de l’éternel matin ceux que nous avons aimés. Amen.

 

Sur une commande d’Hugo P.