Je suis bon

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Saint Michel – 21 septembre 2014

25ème dimanche du temps ordinaire

Vas-tu regarder avec un œil mauvais parce que moi, je suis bon ?

Cette parabole nous parle de la bonté de Dieu et cette bonté a quelque chose de scandaleux. Comment se fait-il que le maître semble agir avec justice vis-à-vis des premiers ouvriers tandis qu’il agit avec générosité vis-à-vis des derniers ? En effet, il rétribue les premiers du salaire qu’ils avaient convenus et les derniers reçoivent autant, c’est-à-dire bien plus puisqu’ils n’ont travaillé qu’une heure et n’ont pas enduré « le poids du jour et de la chaleur ». La justice n’exigeait-elle pas que le maître soit généreux vis-à-vis de tous ? Pourquoi privilégier ces derniers et ne pas augmenter quelque peu le salaire de ceux qui avaient travaillé le plus dur ?

Laissons notre raison être un instant choquée par l’étonnante justice dont fait ici preuve le maître. Comment se fait-il que Dieu puisse pardonner et accueillir au même rang l’homme qui est resté chrétien toute sa vie et le meurtrier, le voleur, le jouisseur qui s’est tourné vers lui après bien des années d’errance ? Notre assemblée est ainsi constituée de personnes qui ont grandi dans la foi et sont restées fidèles et d’autres qui se sont égarées avant que le Seigneur ne les retrouve au hasard de leur chemin. Tous, il nous accueille aujourd’hui dans cette église. Passe encore ! mais pire, il ne fait pas de différence entre les uns et les autres, les fidèles de toujours et les convertis récents. Il se donne à chacun pleinement et entièrement dans l’eucharistie et il prétend faire de nous un unique corps. Ancien malfaiteur ou honnête homme, ex-prostituée ou vierge consacrée, assassin ou médecin, en cette dernière heure du soir, nous voici devant notre maître, et il nous comble chacun et tous du salaire des bons ouvriers : son amour. 

La logique très spéciale de ce salaire tient à ce que nul n’a rien fait pour le recevoir. Habituellement, on reçoit sa paie si on fait son travail. Pour ce qui est du Royaume des Cieux, le don de Dieu nous précède comme le maître a précédé les ouvriers de la première heure. Dans leur jalousie, ils ont d’ailleurs oublié ce qu’ils avaient vécu à l’aurore. Ce moment où, à peine réveillés, ils ne savaient pas s’ils trouveraient du travail. Au petit jour, ces journaliers s’inquiétaient sans doute de ce que la vie leur réserverait, ils ignoraient s’ils auraient à manger le soir même. Ils avaient connu des journées d’oisiveté, à chercher du travail sans en trouver, à devoir vivre de quelques grains glanés dans les champs moissonnés, voire de quelques rapines. Alors ils avaient accueilli avec bonheur la promesse de cet homme venu les chercher, eux qui d’habitude devaient parcourir les exploitations pour proposer leurs bras à embaucher.

Pourtant le soir venu, ils ont fait de cette promesse matinale quelque chose d’acquis, ils ont oublié la joie et la paix qu’avaient provoquées en eux cette parole entendue dès le réveil. Cette histoire c’est peut-être la nôtre si nous connaissons le Seigneur depuis longtemps. Nous pouvons finir par penser que cette place auprès de lui est naturellement à nous, oublier qu’elle est une pure grâce, un don inouï. C’est pourquoi il est important de nous souvenir du matin de notre foi : de ces moments premiers, où nous avons accueilli avec allégresse le don surabondant que nous faisait le Seigneur ; de cette époque, où nous avions encore à l’esprit le caractère extraordinaire de la grâce que nous recevions. Cette aurore de notre vie spirituelle est peut être aussi lointaine que notre petite enfance : prenons le temps d’y revenir, c’est au fond de notre mémoire que jaillit la source de la grâce, c’est là que nous pouvons retrouver le don que Dieu nous a fait et entrer dans la compréhension de la logique divine.

Sous le contrat à l’amiable que le maître passe avec les ouvriers du matin, il y a cette pure générosité d’un maître dont la promesse est déjà un gage. Demandons à Dieu de réveiller notre souvenir de ces temps où nous nous sommes mis en route pour travailler à cette vigne qu’est l’Église. Par la joie et la consolation que la prière, le service de nos frères, la connaissance de Dieu faisaient naître en nous, le maître de la vigne nous donnait déjà de goûter au salaire des bons ouvriers. Même si nous endurons parfois le poids du jour et de la chaleur, le travail que nous accomplissons dans l’Église nous a tant de fois comblés de joie. Cela, les ouvriers de la première heure semblent l’avoir oublié : leur travail, bien que fatigant, leur était bien plus heureux que l’oisiveté de ceux qui sont restés inactifs jusqu’au soir. La meilleure part, c’est eux qui l’ont eue. La meilleure part, nous l’avons, nous qui peinons dans l’Église, nous qui y recevons aussi toute grâce. Ce n’est que lorsque nous avons oublié ce que c’est que de vivre sans le Seigneur, que nous pouvons nous mettre à croire que cette vie-là serait désirable. Dès lors que nous imaginons un instant ce que serait cette oisiveté spirituelle sans fruit, cette errance abattue sans berger, nous ne pouvons la souhaiter pour personne et encore moins la désirer pour nous. Sachant cela, si nous n’avons plus aucune joie à travailler à la vigne du Seigneur, n’hésitons pas à lui demander de nous rendre un peu de ce bonheur, de ne pas nous abandonner dans la désolation, de nous réjouir profondément que d’autres puissent encore être embauchés et jusqu’à la dernière minute. 

Ce soir, en communiant à la pièce d’argent qu’est notre eucharistie, en recevant par le sacrement, notre salaire hebdomadaire, demandons-lui donc de goûter déjà à la joie du Royaume. Demandons que d’autres nous rejoignent autour de cette table, que d’autres participent au partage de ce trésor intarissable, que d’autres même nous volent le paradis sur leur lit de mort. Notre joie sera complète lorsque, rassemblés au ciel, nous recevrons le même salaire : Dieu lui-même qui sera tout en tous. Amen.